Ivoiriennes,

Ivoiriens,
Mes chers compatriotes,

Le 7 août que nous célébrons chaque année, n'est pas une date banale. C'est le jour où notre pays a pris la parole pour la première fois en son nom propre, pour revendiquer sa singularité et son identité dans la famille des nations. Soixante-six ans après, cette parole nous appartient, et générations après générations, nous nous la transmettons, avec fierté et avec gravité.

Je ne m'adresse pas à vous pour sacrifier à un rituel établi. Je le fais parce que mon âme me le commande, parce que je connais ce que vous traversez. La Côte d'Ivoire n'est pas pour moi une idée lointaine ; c'est notre pays commun, dont je partage les peines, les espérances déçues, et cette fatigue silencieuse de tant de familles qui se lèvent chaque matin sans certitude sur le lendemain. Ce que vous portez, je le porte avec vous, à ma mesure, avec la conscience que rien de ce qui vous touche ne m'est étranger.

Le pays que nos pères nous ont légués n'est pas un acquis. Il est une construction permanente, et toute construction exige des bâtisseurs honnêtes. Vous êtes ces bâtisseurs. Non pas ceux qu'on invoque dans les discours d'un jour, mais ceux qui, dans l'ombre de vos champs, de vos ateliers, de vos foyers, tenez ce pays debout depuis soixante-six ans, souvent dans l'indifférence, jamais sans dignité. C'est vous qui faites la grandeur de cette nation, bien plus que ceux qui prétendent la diriger.

Un peuple qui bâtit avec une telle constance mérite un pays à la hauteur de son effort. C'est pourquoi je crois en une Côte d'Ivoire où la diversité de ses fils et de ses filles n'est plus instrumentalisée à chaque échéance électorale, mais reconnue comme la richesse qu'elle a toujours été. Je crois en une nation où le Nord, le Sud, l'Est, l'Ouest et le Centre cessent d'être des arguments électoraux pour redevenir simplement des ensembles d'un même pays, avec des droits égaux et des devoirs partagés.

Ces convictions, je ne les énonce pas depuis un lieu de pouvoir, mais depuis une position d'écoute et de fidélité à ce que vous vivez. La liberté que nos aînés ont arrachée n'était qu'un commencement ; ce qui reste à construire aujourd'hui vous appartient d'abord à vous, qui en portez le fardeau depuis trop longtemps dans le silence : la justice sociale qui protège plutôt qu'elle n'exclut, l'égalité des chances qui ouvre plutôt qu'elle ne ferme, la probité dans la conduite des affaires publiques.

En ce jour anniversaire, je ne vous promets rien. Je vous dis simplement ceci : votre dignité, votre patience, votre travail silencieux sont la véritable richesse de cette nation, et aucune fonction, aucun titre ne vaudra jamais ce que vous représentez pour elle. Je reste, à ma place, à vos côtés, dans cette conviction.

Ce soir, quand les cérémonies officielles seront terminées et que les postes de télé se seront éteints, ce sera de nouveau vous, et vous seuls, qui porterez ce pays sur vos épaules, comme vous le faites chaque jour depuis soixante-six ans.

Bon anniversaire d'indépendance à toutes et à tous.

Guillaume Kigbafori Soro