QUELLE RÉVOLUTION FACE À LA JUSTICE DU SOUVERAIN ?
Dans certains États africains dits modernes et « démocratiques », on se rend compte qu’il n’y a pas d’autre justice que la justice du souverain. C’est lui qui, dans sa toute puissance, par le moyen des lois civiles, définit le juste et l’injuste, le bien et le mal. Non seulement il dit le bien et le mal, mais il en détermine, il en impose la pratique. Sa toute-puissance permet l’établissement de déterminations efficaces, du savoir du bien au vouloir du bien. Or, «les exigences croissantes de l’usage de la force armée et le déclin de la capacité politique d’un système social sont, par expérience, des signaux d’alarme qui indiquent l’approche d’une révolution quand la confiance diminue au point que l’exercice du pouvoir est vain, quand l’autorité des personnes placées à des postes de commandement et de contrôle repose uniquement sur leur monopole de la force, et quand n’apparaît aucune perspective, tangible de changement normal de cette situation, on peut s’attendre à une révolution.»
1 - L’incapacité d’un système à apporter aux relations normales génératrices de conflits, une solution que ses membres considèrent comme juste, peut être cause de sa chute. Les conflits qui ne peuvent être supprimés ou résolus conformément aux valeurs d’une société, conduisent à la violence, voire à la rébellion. On se souviendra encore des rébellions ivoirienne, casamançaise, biafraise, centrafricaine, tchadienne, malienne, libérienne, soudanaise, etc. C’est pourquoi, il est important qu’au sein d’un système social, les individus ou les groupes aient des finalités. Les hommes qui sont activement engagés dans la politique pensent et parlent en fonction d’un objectif. Il est donc nécessaire, dans l’étude du comportement politique, de se poser des questions sur les buts ou les intentions des personnes engagées dans une activité politique ou de se demander pourquoi elles ont créé telles ou telles institutions. Ainsi faut-il comprendre que « dans les rapports dialectiques entre l’être et l’avoir, la véritable révolution est défense de l’être pour que dans la diversité et des cohérences historiques qui expriment la diversité du monde, l’homme renaisse à vie d’homme. C’est pour avoir pris le parti de l’avoir que la civilisation dite de consommation est si riche en besoins et si pauvre en projet social et que sa réussite matérielle et technique échoue en solitude humaine. »
2 - Entre cette analyse du politique et cette métaphysique de l’existence humaine, il y a place pour une compréhension concrète des sociétés africaines, disons des États africains. Pour comprendre comment l’Afrique doit sortir du sous-développement, comment elle doit appartenir à la modernité et surtout quelle force portent les Africains à s’aliéner dans la dictature politique ou technocratique, et quel principe historique de mort les détourne de leur libération, il faut s’inspirer de Herbert Marcuse. En effet, ce dernier proposait le concept du ‘’grand refus’’ pour animer sans cesse un repérage de ce qu’il fomente dans les failles d’un système, un mouvement révolutionnaire. L’éthique du refus, refus au « démocratisme », refus aux aliénations, aux exploitations et aux inégalités sociales, n’a de sens, selon Marcuse, que dans l’alliance théorique et pratique, avec des forces de transgression et de libération. Quelles peuvent être ces forces de transgression et de libération en Afrique ? Elles ne peuvent qu’être la jeunesse consciente à l’image du balai citoyen au Burkina Faso ou « y’en a marre » au Sénégal ; les intellectuels étant de plus en plus inféodés au pouvoir et les oppositions confondant les intérêts des peuples et leurs intérêts particuliers. À l’image de Marcuse, il faut critiquer ce qui est.
Le ‘’changer’’ l’Afrique ne consiste pas à seulement observer. Il a pour connotation personnelle l’endurance d’un espoir. Il cherche, infatigable et lucide, les points de l’horizon social. La force de l’Africain-Nouveau est sans doute dans cette ténacité à repérer des indices révolutionnaires. Elle est indocile à l’ordre de l’histoire. Entre la structure de la réalité (l’inégalité sociale et radicale, l’extension de répression, etc.) et le mouvement de la pensée, il y a donc une guerre interminable. Le ‘’fait établi’’, loi de la raison, n’est pas la loi de la théorie. Aussi, le nom même de la théorie est-il déjà «Révolution». Même les échecs qui ont successivement anéanti et couvert de cendres les espoirs placés tour à tour dans la social-démocratie, dans la révolution de l’indépendance, dans le socialisme africain puis dans les mouvements ouvriers ou lutte de libération, puis dans les radicalismes ou rebellions africains, ne lassent pas cette attention révolutionnaire.
