Le 19 septembre 2002 restera, qu’on le veuille ou non, une date charnière dans l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire. Ce jour-là, Guillaume Soro et ses compagnons des Forces Nouvelles prenaient les armes contre le régime de Laurent Gbagbo, ouvrant une décennie de tourments, mais aussi un chemin nouveau pour un pays enfermé dans les impasses de l’exclusion politique.

Il serait vain de nier la douleur et les larmes qui ont accompagné cette rébellion. Des familles entières ont été impactées durablement, des vies perdues, des cicatrices toujours béantes. L’histoire nationale s’écrit rarement sans sacrifices, et la Côte d’Ivoire ne fait pas exception. Les grandes nations du monde, de la France issue des guerres de religion et de la Révolution, aux États-Unis forgés par la guerre de Sécession, en passant par l’Allemagne, l’Italie, le Rwanda sorties des déchirements du XIXᵉ siècle, se sont construites dans le tumulte des affrontements fratricides. C’est souvent à travers ces épreuves que s’élabore l’âme d’une nation.

Guillaume Soro lui-même n’a jamais esquivé cette vérité douloureuse. Il a publiquement exprimé sa contrition pour les excès et les torts qui ont accompagné ce combat. Reconnaître cette part d’ombre n’efface sans doute pas les souffrances endurées, mais témoigne de la volonté de tirer les leçons de l’histoire. Car cette rébellion, née d’une injustice et d’une exclusion politique criante, a ouvert la voie à une Côte d’Ivoire nouvelle. Elle a permis au pays de renouer avec le multipartisme, d’ouvrir des espaces de liberté et, paradoxalement, de rendre possible l’accession d’Alassane Ouattara à la présidence.

Mais vingt-trois ans plus tard, le constat est amer. Celui qui fut hier la victime d’un verrouillage politique reproduit aujourd’hui les mêmes mécanismes d’exclusion. En éliminant du jeu démocratique ses adversaires jugés gênants, en façonnant des élections à sa mesure, Alassane Ouattara semble avoir oublié que c’est précisément son éviction de la compétition présidentielle en 2000 qui fut l’une des causes majeures de la rébellion de 2002. L’histoire aurait dû servir d’avertissement : l’exclusion fragilise la nation, déchire le tissu social, creuse les rancunes.

La mémoire du 19 septembre 2002 doit donc servir de boussole, non de fardeau. Elle rappelle à la classe politique ivoirienne qu’aucun pays ne se construit durablement sur l’humiliation des uns et l’amnésie des autres.

Solennellement, cet anniversaire appelle à la lucidité : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

TOURÉ Moussa