Souvent, le destin d'un peuple tient à peu de choses, parfois à la mort d'un seul homme. La mort du président hutu Juvénal Habyarimana a déclenché une guerre civile meurtrière au Rwanda qui a fait près de 800 000 morts en trois semaines, un exemple tragique de l'impact potentiellement cataclysmique de tels événements. De la même manière, l’attentat contre l’avion transportant Guillaume Soro le 29 juin 2007, s'il avait réussi, aurait probablement plongé la Côte d'Ivoire dans une crise sans précédent.

Pour mener une analyse approfondie des conséquences possibles de la réussite de cet attentat contre le Premier ministre Guillaume Soro, j’examinerai les impacts immédiats et à long terme sur la stabilité politique de la Côte d'Ivoire, sur le processus de paix, et sur les dynamiques internes des forces armées en présence. Une telle analyse nous permettra de mieux comprendre comment cet événement, s’il avait réussi, aurait pu redéfinir le cours de l'histoire de notre pays.

A. Impact immédiat de la mort de Guillaume Soro

1. Éclatement des Forces Nouvelles

L'impact immédiat de la mort de Guillaume Soro aurait été considérable, notamment en ce qui concerne l'éclatement des Forces Nouvelles. En tant que figure centrale et civile de ce mouvement, la disparition de Soro aurait probablement déclenché une lutte de pouvoir intense parmi les Com’Zones, les commandants de zones. Sans un leader civil capable de les unifier, ces chefs militaires risquaient de s'entredéchirer, exacerbant les rivalités et les méfiances préexistantes.

Cette fragmentation interne aurait considérablement affaibli leur capacité à maintenir le contrôle militaire dans leurs zones, aurait fait voler en éclats la chaîne de commandement et entraîné une désorganisation totale de l'appareil militaire et sécuritaire des Forces Armées des Forces Nouvelles (FAFN). En conséquence, les zones administrées par les Com’Zones seraient devenues plus vulnérables à des reconquêtes par les forces gouvernementales. De même, un conflit possible entre les branches civile et militaire des Forces Nouvelles était à prévoir, entraînant de facto la dislocation de la rébellion.

On a vu comment l’UNITA s’est disloquée après la mort de Jonas Savimbi et est facilement tombée militairement face aux troupes du MPLA de José Eduardo Dos Santos. La perte d'un leader charismatique comme Soro aurait ainsi non seulement sapé la cohésion interne des Forces Nouvelles, mais aussi compromis leur position stratégique face à leurs adversaires.

2. Division des ComZones et désorganisation de la force militaire

La réaction des ComZones face à la mort brutale et inattendue de Guillaume Soro aurait été potentiellement explosive. Le processus de retrait des armes lourdes de la ligne de front et de cantonnement des troupes serait stoppé. Et, certains ComZones, craignant la perte de leur influence dans leurs zones et se suspectant les uns les autres d’être derrière cet acte, se seraient mis à intensifier leurs activités militaires pour parer à toute attaque venant soit de Com’zones rivaux, soit des forces gouvernementales, dont ils auraient pu penser à raison qu’elles pouvaient être à l’origine de cet assassinat.

Chacun se serait replié sur sa base, aurait armé ses hommes et décrété la mobilisation générale de ses troupes pour faire face à toute attaque potentielle. Dans ces conditions, la moindre petite étincelle, le moindre soupçon, pouvait transformer la poudrière en une explosion incontrôlable.

D'autres ComZones, auraient probablement été tentés de se rapprocher de Laurent Gbagbo pour garantir leur survie et éviter une attaque des troupes gouvernementales contre eux, surtout que les forces françaises chargées de veiller au non-franchissement de la ligne de démarcation avaient déjàfermé les yeux sur une précédente attaque menée par les forces gouvernementales en violation flagrante du cessez-le-feu.

3. Réaction des partisans d'Alassane Ouattara et répression contre les populations du Nord

Pour certains partisans d'Alassane Ouattara de l’époque, Guillaume Soro était un traître qui avait choisi de s'allier avec Laurent Gbagbo, un homme qu'ils considéraient comme l'incarnation du mal. La mort de Soro, à leurs yeux, n'aurait été que le salaire de sa trahison. Ils auraient vu dans son assassinat une forme de justice immanente, une conséquence inévitable de sa décision de pactiser avec l'ennemi.

En parallèle, les populations du Nord, longtemps considérées par les partisans de Laurent Gbagbo comme des soutiens objectifs de la rébellion, voire des adjuvants de celle-ci, auraient pu devenir les cibles d'une répression violente. Elles couraient le risque de subir une véritable chasse à l'homme, fondée sur des motifs ethniques et religieux. Connaissant le fond mental et psychologique des habitants de cette région, une répression aveugle et indiscriminée contre eux aurait pu pousser ces populations à organiser des mouvements de résistance, voire de nouvelles rébellions.Ce qui, on s’en doute bien, n’aurait fait que plonger davantage la Côte d'Ivoire dans le chaos.

B. Conséquences à moyen terme sur le processus de paix

1. Effondrement du processus de paix

La mort de Guillaume Soro en tant que Premier ministre signifierait probablement l’effondrement immédiat des efforts de paix en cours. Les négociations pour des élections présidentielles pacifiques et inclusives seraient purement et simplement suspendues, voire abandonnées. Laurent Gbagbo en aurait profité pour reporter les élections aux calendes grecques, jurant qu’on ne pouvait organiser des élections crédibles dans un pays en guerre et déchiré, s'assurant ainsi de rester au pouvoir indéfiniment.

De plus, face à cette instabilité, caractérisée par la prolifération de milices armées et incontrôlées, les acteurs internationaux seraient découragés. Constatant la situation de quasi-guerre civile et les risques de génocide, ils commenceraient à réduire leur présence pour mettre leurs personnels à l’abri des violences. Isolée sur la scène internationale, la Côte d'Ivoire serait laissée à elle-même, condamnée à traverser plusieurs années de troubles. Ce n'est probablement après une guerre coûteuse en vies humaines, lorsque l'un des camps serait devenu victorieux, que des discussions sur la paix, le désarmement et la réconciliation pourraient reprendre sous l’égide de l’ONU ou des organisations sous-régionales.

2. Consolidation du pouvoir par Laurent Gbagbo

Profitant du chaos et de la désorganisation des Forces Armées des Forces Nouvelles, Laurent Gbagbo pourrait tenter un coup d’audace en utilisant les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) et le soutien tacite des forces françaises, pour engager la reconquête militaire des zones sous contrôle de la rébellio. Si une victoire militaire venait couronner ses efforts, cela aboutirait vraisemblablement à l’instauration d’un régime autoritaire, marqué par un verrouillage politique strict. Les opposants et les populations du Nord seraient durablement exclus du processus politique, consolidant ainsi une dictature où les voix dissidentes n'auraient plus aucun espace pour s'exprimer. Toute opposition forme d’opposition politique serait considérée comme de la trahison envers la patrie et anéantie aussitôt.

C. Conséquences à long terme pour la Côte d’Ivoire

1. Répression accrue contre les populations du Nord et les étrangers

Une victoire de Gbagbo par la force aurait entraîné des représailles systématiques contre les populations du Nord, perçues comme les soutiens des rebelles. Ces représailles incluraient des persécutions administratives et des tracasseries judiciaires, des expropriations et des discriminations institutionnalisées, juste pour punir cette communauté d’avoir soutenu les rebelles. En réponse à cette répression gouvernementale, ses abus en matière des droits humains auraient comme conséquence logique une radicalisation accrue des nordistes. Ils attendraient leur heure pour s’armer et organiser des milices d’autodéfense et de riposte. Tout ceci alimenterait un cycle de violence qui pourrait durer des décennies, avec résurgence de la violence et de la résistance armée. Ainsi, le pays pourrait plonger dans un conflit ethnique et religieux durable, anéantissant définitivement les espoirs de réconciliation nationale.

2. Dégradation socio-économique accentuée

L’instabilité politique et la violence qui se seraient généralisées dans le pays auraient immanquablement eu des effets dévastateurs sur l'économie ivoirienne. La chute de la production nationale en raison de l’impossibilité de se rendre dans certaines zones agricoles à cause de l’insécurité, le pays coupé en plusieurs zones de guerre aurait rendu le commerce et les échanges risqués. Le recul des investissements étrangers, la détérioration des infrastructures, le chômage de masse des jeunes, le chômage généralisé et l’insécurité due à la prolifération des armes auraient engendré un climat de chaos. La Côte d'Ivoire, autrefois considérée comme un modèle de prospérité en Afrique de l'Ouest, deviendrait un exemple tragique de dégradation socio-économique due à des conflits internes.

3. Isolement international et crises humanitaires

Face à un régime autoritaire et répressif dirigé par Gbagbo, la communauté internationale, lasse d’appeler à la retenue et au dialogue, pourrait être amenée à imposer des sanctions sévères, isolant encore plus la Côte d'Ivoire. Ces sanctions internationales aggraveraient les crises humanitaires en cours, causeraient des pénuries alimentaires et pousseraient la population à des déplacements massifs à la recherche d’un mieux-vivre. Les populations vulnérables, privées de tout soutien, souffriraient énormément et la Côte d'Ivoire serait citée comme un exemple d’État failli, nécessitant une intervention humanitaire urgente et massive pour atténuer les souffrances des populations.

Conclusion

La réussite de l'attentat contre Guillaume Soro aurait eu des conséquences désastreuses non seulement pour les Forces Nouvelles mais aussi pour la Côte d'Ivoire et pour les pays voisins. Elle aurait fait basculer le pays dans une période prolongée de violence et d’instabilité, à côté de laquelle les violences post-électorales de 2010 auraient été considérées comme des jeux de cour de récréation. En épargnant la vie du Premier ministre Guillaume Soro, la providence a décidé que la Côte d’Ivoire ne devait pas devenir un second Rwanda.

Une analyse de TOURE Moussa